jeudi 23 juin 2011

Fiji after time

Tandis que la tête de la reine d'Angleterre flanque encore les billets de banque


Bien after-eight et à la faveur d'un stick d'afghan volé à Christophe, j'abandonne notes et inénarrables commencements, réorganise en couleurs mes/nos impressions sur les quelques 300 îles fidjiennes que nous n'avons pas toutes foulées. Inutile, d'ailleurs certaines se résument à un caillou surmonté d'un palmier, et d'autres seraient préemptées pour lunes de miel -, mais nous avons posé pieds et culs sur quelques-unes avec plus ou moins de bonheur. Non pas qu'elles faillissent à leur réputation, elles sont dignes de leur cartes postales. Non pas que.

C'est bleu et jaune, les côtes agrémentées souvent de sable champagne, la mer souvent cristalline reflets turquoise, les coraux souvent tapissent le sol et les poissons souvent tournent en rond et en banc autour, les étoiles de mer indigo prennent souvent des poses étranges. Vanua et Veti Levu. Korolevu. Coral Coast. Qamae la petite. Se lever avec le jour et pratiquer la sieste en hamac. Et non loin de Savusavu. La piscine et ses courbes. Les vues mers et montagnes et l'espace qui s'ouvre dans le luxe et le confort. Proches de Rakiraki. Guitares et chants doux. Une balançoire pour se jeter à l'eau. Des « Bula Bula » jetés en tous sens, toujours : bienvenue, vie, bonjour, tout ça dans le même mot. La vie au ralenti, en regardant distraitement s'envoler le ballon et s'égrainer les parties de voley, en contemplant (moins distraitement pour sûr) les gouttes de sueur perler sur les corps en action. Courir un peu., reprise difficile, mais cette satisfaction dans l'effort. Le Bamboo. Marcher loin dans l'eau claire quand la nuit tombe. Sortir le kayak,lutter contre les vents pour voir la baie autrement. Tenter de s'élever (parfois réussir) sur des vagues impropres à surfer, s'y épuiser même, et sentir dans ses muscles la fatigue. C'est bleu et jaune.

C'est vert et café, entouré par les eaux sur la pointe. Lavena. Les pêcheurs. Les crabes et les bernard-l'ermites et leurs singulières démarches. Le chemin tortueux de la côte et ses torrents. Le projet communautaire de préservation, l'exploitation douce et raisonnée ou fainéante. Une route sans goudron, que deux fois par jour le bus cahin-caha emprunte. Les hommes aux pieds nus et machettes, ramenant des sacs lourds de tapioka, des régimes de bananes. Les chutes d'eaux, la fraicheur de la cascade après la marche. Les ponts débordés. Quelques heures par jour l'électricité des générateurs. Les poulpes à la noix de coco, les poissons marinés citron-piment, le rourou cuisinés par les femmes du village. Les barques échouées à marée basse, les barques abandonnées par temps mauvais. Les cérémonies kava, où l'on ne boira jamais assez de ce breuvage immonde et terreux pour sentir de secondaires effets. La jungle mouillée par le ciel, des jours sous les caprices des cieux, des pluies. Taveuni. Lire beaucoup. Casser des noix sur les rochers, mâcher et remâcher, ressasser peut-être. L'odeur de la coco gourmande, tandis que les mains de la vieille huilent, effleurent, caressent nonchalamment, massent tranquillement. Et encore, un bain de boue près d'un campement perdu, ailleurs, avant. Se tartiner et se salir c'est délicieusement régressif. La terre est chaude. La douceur et tranquillité des villages traversés en moteur ou à pied. C'est vert et café.

C'est gris et poussière. Suva surtout. Capitale où s'engouffrent ceux qui souffrent, qui espèrent, ceux qui ont renoncé aux subsides de la mer, fatigués des arrêtes. Suva, plutôt subie en transit obligatoire, départs et arrivées des ferrys bancals, fatigués, envahis de cafards, offrant le privilège exotique d'une longue nuit sur le pont. Suva, où un faux mendiant me délestera subtilement de mes cartes bleues et de mes monnaies. « Nue » de moyens de paiement, si ce n'était la couverture réconfortante de Fatiha, je suis renvoyée à ma fragilité d'étrangère, à la convoitise, à ce qu'ils imaginent de facilité dans ma vie. S'en mordre la langue et redresser la tête. Cela arrive, cela s'arrange, cela fait partie du voyage. Serait-ce là que l'on juge la valeur, dans les réactions belles et non outrancières aux contrariétés.

C'est gris et rose. Parfois je rêve d'un quelqu'un qui ne fera pas le déplacement dans ces contrées lointaines, parfois je réveille Fatiha en lui caressant amoureusement le lobe d'oreille. Je rêve et j'enlace mon oreiller pour compenser. C'est gris et rose, ces longs couchers de soleil et l'orage, les éclairs parfois au loin. Dans ces nuances aussi, les histoires de cannibalisme du vieux, pour faire un peu peur et pour parler. Pareil, les jupes « sulu » et ces hommes-femmes, une fleur dans les cheveux. Et les parties de ping-pong quand fat chatouille l'orgueil des mâles à force de jolis coups. Aussi, les danses du feu pour touristes et les chansons d'au revoir trop répétées.

C'est gris et nébuleux. Je me sens faible, lasse. Mon corps se traine, et je suis malgré moi l'indolence locale. L'éternité est longue disait l'autre. Et puis les mélanésiens ne seraient pas aussi graciles que leurs cousins polynésiens. L'enthousiasme en moins même pour le paysage, quand les c'est beau se transforment en c'est quand même beau. Plus, je m'étonne de manifester si peu d'intérêt aux autres voyageurs. Nous aurions tous à peu près la même route, tous à peu près les mêmes aspirations et les mêmes manières. Alors, il serait devenu inutile de trop parler, de s'échanger des contacts. Je hais les huis clos de touristes. Manquai et le clan, pas pour moi, pas pour nous. Aparté, recluses volontaires, si nous sommes sèches d'histoires, nos silences nous remplissent. Le paradis s'est fané un moment, et j'ignore encore la raison. Fiji, parfois la lassitude (c'était un titre).



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